Emilie a passé plusieurs années en Afrique(et ailleurs) pour des ONG, elle dresse un constat mitigé sur les actions de micro-crédit, mais donne aussi des solutions.
Bruno
ZONES D’OMBRE DES PROJETS DE MICRO-CREDIT
La mode est aujourd’hui à la micro-finance. Le produit est élaboré. Il n’est pas une seule organisation internationale qui n’ait pas son programme. Le « micro » (micro-crédit, micro-finance) a fait des petits : microréalisations, micro assurance… La philosophie de la micro-finance est que les petits crédits changent la vie des gens et les rendent plus heureux.
Pourtant des zones d’ombre planent :
- Des systèmes de financement s’écroulent ou sont sous perfusion
- Des femmes ne veulent plus de micro-crédits
- Des femmes vendent leur petit bétail ou leurs bijoux pour rembourser, tandis que d’autres jonglent entre les différents pourvoyeurs de crédits, ou encore d’autres ne vont dépenser que 30 ou 50% du prêt et garder le reste pour être capable de commencer à rembourser
- On envoie des sommes astronomiques dans les grandes villes, alors que les villageois des zones reculées, souvent plus indigents, ne voient rien venir
- Les risques sont grands à financer les plus pauvres, et cela coûte cher, c’est pourquoi des institutions de micro-finance n’hésitent pas à pratiquer des taux d’intérêt très élevés, pouvant dépasser parfois –annualisés - les taux pratiqués par les banques
- Manque de souplesse dans les services de micro-crédit proposés (taux, échéances de remboursement, montants des prêts, etc. ne sont souvent pas adaptés au bénéficiaire, et généralement identiques pour un groupe de personnes ayant des activités différentes (ex : une personne qui fait de l’élevage devra rembourser tous les 15 jours, alors qu’elle ne pourra vendre ses animaux qu’une fois par an par exemple !)
- Micro-crédit, pourquoi toujours « micro » ? Les montants proposés par ces projets sont souvent trop faibles pour permettre un réel changement dans les moyens de subsistance du bénéficiaire
- Manque de compétences des responsables de projet de micro-crédit au sein des ONG
- Absence quasi systématique d’études de marché –même réduites– préalables au démarrage de l’activité ; et manque de suivi de l’activité économique et de conseils au bénéficiaire du prêt pour être sûr que son activité est rentable et qu’il rembourse bien grâce aux bénéfices de celle-ci.
- Depuis plus de 10 ans, une large majorité de projets de micro-finance se tournent en priorité, voire exclusivement, vers les femmes car elles remboursent bien, ont été négligées pendant des années et sont souvent la principale source de revenus de la famille. Cependant, ces pratiques laissent rarement les hommes - les maris - indifférents : certains hommes conservent des pratiques barbares et font des ponctions, parfois de manière brutale, sur le capital et sur les revenus des femmes ; d’autres, plus modernes mais non mois habiles, transfèrent une partie des charges familiales qu’ils assumaient auparavant sur les femmes. Il n’est pas certain que la situation financière des femmes soit améliorée après ce crédit permanent… qui a induit des transferts de charge de l’homme vers la femme.
S’il n’est pas adapté à l’activité financée ni géré rigoureusement, un projet de micro-crédit peut ainsi avoir des effets beaucoup plus néfastes que positifs : cercle vicieux du surendettement ; bouleversement de l’ « équilibre » familial ou social ; dégradation de la situation financière…
Pourtant, le raisonnement pourrait être différent et novateur, et des règles simples mises en place pour bien financer:
1. se dire que les pauvres ne sont pas si bêtes et sont capables de gérer seul des crédits de centaines d’euros : pas besoin de mettre des animateurs sur des motos pour distribuer les crédits ;
2. baisser les coûts de fonctionnement de l’institution/ONG en rationalisant l’activité ;
3. mettre la pression sur l’Etat pour qu’il mette à disposition du monde rural des ressources à taux adapté ;
4. se soucier de l’impact des crédits
5. cibler le couple ou la famille entière et pas seulement les femmes
6. la production nécessite des financements pour les investissements ET pour le fonds de roulement
7. le financement doit s’adapter, sans fautes, au calendrier agricole et à la vie économique des populations cibles
8. les taux d’intérêt doivent être compatibles avec la rentabilité de l’activité financée
9. les montants octroyés par l’institution financière doivent s’adapter aux besoins de financement et à la rentabilité de l’objet financé
10. les termes des crédits doivent s’adapter aussi à la rentabilité de l’activité financée
11. participation des bénéficiaires eux-mêmes dans la définition des produits financiers nécessaires pour répondre à leurs besoins économiques et sociaux
12. le crédit doit aussi servir à l’amélioration du fonctionnement des filières de production et ne pas être simplement destiné au petit commerce ou à des dépenses de consommation ou d’amélioration de l’habitat ;
13. le financement du développement ne doit pas simplement être le choix plus ou moins stratégique de bailleurs de fonds mais doit être planifié en fonction d’une vision locale du développement économique, pilotée par les instances de l’Etat
14. une couverture de tout le territoire national par des institutions de micro-finance décentralisées afin que toute la population, rurale et urbaine, ait accès à des services financiers
Emilie Grouès,