DOSSIER - Convergences 2015: « L’économie positive », une économie au service de la société

Dans son article Il faut donner du sens à l’économie (18.09.2012, Slate.fr), l’économiste et écrivain Jacques Attali donne une définition relativement large de ce qui tend à remplacer, du moins dans les termes, l’économie sociale et solidaire et l’entrepreunariat social :  « l’économie positive,  celle qui, au-delà de l’emploi de ceux qui y travaillent et du profit de ceux qui y ont investi leur argent, se préoccupe de l’intérêt à long terme du monde. Celle qui considère que toutes nos activités doivent être aussi utiles aux prochaines générations, et qui juge son efficacité à cette aulne-là ».

Le catalyseur de cette économie émergente est vraisemblablement à trouver du côté de la crise que nous connaissons depuis 2008 et qui ne cesse de s’intensifier : essoufflement de la croissance économique, hausse du chômage et de la pauvreté. Aujourd’hui, 8,6 millions de personnes en France  vivent avec moins de 850€ par mois. Elément le plus visible, ce chiffre est symptomatique de l’exclusion grandissante d’une partie de la population, que la crise a révélé au grand jour. Et c’est contre cette exclusion, d’abord, que l’économie sociale et solidaire s’est positionnée. Perçue à ses débuts comme une « économie de la réparation », on s’aperçoit cependant aujourd’hui qu’elle est plus largement une économie nouvelle. Plus précisément une « économie positive » devant certes agir en pompier face à la crise de l’économie mondiale, mais qui apparaît surtout comme un premier remède face à la  « crise du sens » qui traverse l’économie et la société.

Les conférences organisées par la plateforme de réflexion Convergences 2015 ces 19, 20 et 21 septembre, ont été pour nous l’occasion de chercher des réponses quant à l’avenir de cette économie positive. On  peut en effet se demander dans quelle mesure l’économique a raison de se mettre au service du social.

 

Partant du constat qu’entreprises et société civile tendent à se rapprocher dans des partenariats innovants contre la pauvreté, des intervenants tels que Bénédicte Faivre-Tavignot, directrice exécutive de la chaire social business « entreprise et pauvreté » à HEC Paris, Bernard Saincy, vice-président responsabilité sociétale chez GDF-Suez, Arnaud Mourot, directeur général d’Ashoka France-Belgique-Suisse, et Thibault Guilluy, directeur général d’Arès,  se sont posé la question de la légitimité et de l’intérêt de cette double inclusion du social dans le business, et du business dans le social.

Question classique de légitimité : l’entreprise peut-elle jouer un rôle social ? Au vu de l’importance prise par la « Responsabilité Sociétale de l’Entreprise » depuis quelques années dans bon nombre d’organisations, il semblerait que la réponse soit évidente. Mais il est toujours bon de rappeler pourquoi.

Trop souvent dissocie-t-on la sphère économique de la sphère sociale ; la sphère capitaliste de la sphère humaine. Revenons donc à l’étymologie grecque du terme « économie » : οἰκονομία / oikonomía, « administration du foyer ». A l’échelle du foyer grec, production économique et vie humaine, argent et être humain, sont donc intrinsèquement liés. Le problème que rencontre notre société aujourd’hui n’est pas tant le déni de cette évidence, que l’inversion des termes de cette relation. Car rares sont ceux qui remettent en cause la nécessité de l’argent pour survivre, mais trop nombreux sont ceux qui oublient que l’argent est au service de l’homme ; et non l’homme au service de l’argent.

Il en va ainsi de l’entreprise et de la société civile, de l’économique et du social : par suite de notre détour étymologique, il va de soi que l’entreprise doit être au service de la société civile, l’économique au service du social, et non l’inverse. Nombreuses sont les entreprises qui commencent à en prendre conscience.

 

Quels sont, alors, les effets concrets de cette prise de conscience dans l’entreprise « classique », hors économie sociale et solidaire ? Comment se traduit la compréhension de cette responsabilité sociale ?

Généralement, il s’agit de petites touches par-ci par-là, d’un « saupoudrage » de social washing à destination du public. Pas étonnant, dès lors, que les entreprises B2C soient les plus avancées en matière de démarche citoyenne, car elles sont en contact avec le plus grand nombre : Fondations d’entreprises, mécénat à tout va, et autres actions à vocation sociale. On ne peut que les féliciter de ces balbutiements de générosité, mais ce n’est pas assez. Car il ne suffit pas de créer des richesses déconnectées du social, pour ensuite les redistribuer à la société civile. Il ne suffit pas de « faire de l’argent sur le dos des hommes », pour ensuite en redistribuer une (trop) petite partie aux hommes. Il faut « co-créer » de la richesse avec les hommes, et avec les populations exclues. Car les actions de l’entreprise sont faites par des hommes pour des hommes. Quelques entreprises « classiques » l’ont compris ; la plupart des entreprises liées à l’économie sociale et solidaire en font leur principe premier.

 

La question suivante est à nouveau de savoir comment, concrètement, cela peut prendre forme ; comment on peut passer de beaux discours à de belles actions, dans un intérêt commun et partagé. Pour cela il faut commencer par répondre à la question suivante : les entreprises « classiques » ont-elles, au-delà des convictions, un intérêt économique à adopter une démarche citoyenne véritablement utile à la société civile ?

D’un point de vue global d’abord, il nous paraît pertinent d’exposer ici l’argument principal mis en exergue par Bénédicte Faivre-Tavignot de la chaire social business à HEC Paris : lutter contre la pauvreté est un levier de changement puissant pour les organisations car leurs actions, menées sur le long terme, impactent positivement le capital immatériel des entreprises. Elles sont ainsi un levier « d’innovation inversée » : en voulant s’attaquer à la pauvreté, les entreprises cherchent à créer, avec de fortes contraintes, de nouveaux business modèles qui, d’abord mis en œuvre dans un contexte de lutte contre la pauvreté et à destination des plus pauvres, peuvent être élargis à d’autres consommateurs pour un retour à plus de simplicité et de frugalité. Les actions de lutte contre la pauvreté sont donc un levier de transformation pour les entreprises, car en amorçant des projets focalisés sur la pauvreté, on en vient à se poser des questions plus larges sur la création de valeur partagée.

A cela s’ajoute l’argument de Thibault Guilly qui, sans langue de bois, s’adressait à tous les chefs d’entreprise en leur disant que, « d’un point de vue purement business, il y a vraiment de quoi faire dans le développement durable et social car cela ouvre de nouveaux marchés». A titre d’exemple, le marché du traitement des déchets et du tri sélectif devenu considérable, attirant de gros acteurs tels que Véolia et GDF-Suez.

Enfin, l’argument de la satisfaction et de la motivation des hommes qui travaillent pour les autres, qui donnent du sens à leur travail, tout en étant intellectuellement très stimulés. Car créer sous contrainte nécessite plus d’audace que de vendre toujours plus de produits superflus pour gagner des parts de marché. Qualité vs quantité, une opposition qui ne date pas d’hier…

 

Au sein de la sphère de l’économie sociale et solidaire et de l’entrepreunariat social (ou « économie positive »), on dit alors se battre pour une création de richesses éventuellement moindre, mais d’emblée partagée avec le plus grand nombre. Car la main invisible du marché est une fiction théoriquement bonne qui, dans la pratique des hommes, a perdu de son charisme : l’idée que l’intérêt particulier mène à l’intérêt général est aujourd’hui largement contestable. Ce n’est donc rien dire de nouveau que d’affirmer la nécessité de réguler l'économie pour qu’elle travaille à l’enrichissement du plus grand nombre. Et c’est en contribuant à réguler l’économie, d’une certaine manière, que les nouveaux acteurs de « l’économie positive » travaillent à l’enrichissement de tous.

Cette régulation de l’économie devient en effet de plus en plus « multi-acteur » : d’abord apanage et devoir de l'Etat et des instituions intergouvernementales en tant qu’ils sont le garant de l'intérêt général, elle passe de plus en plus par la société civile elle-même, du fait de sa vocation d’intérêt général. 

L’intervention du business dans le social (et réciproquement) étant une tendance actuelle avérée, cette régulation "multi-acteur" est donc de plus en plus dominée par l’idée de « co-construction du bien commun », évoquée tout au long des conférences de Convergences 2015. La « co-construction » ou « co-création de richesses » désigne la mise en place de partenariats public/privé/solidaire qui ont pour but d'orienter l'économie actuelle vers une création de valeur partagée par l’ensemble de la société. L’intérêt des entreprises à se préoccuper du social ayant été vu ci-dessus, il s’agit maintenant de se demander ce que le social retire de ses partenariats avec le monde du « business ».

Les intérêts de la société civile dans sa collaboration avec le business sont de deux natures.

Le premier intérêt est de nature financière. Car avec le retrait progressif de l'Etat Providence, et de l'Etat en général dans certaines de ses prérogatives régaliennes,  il s'agit de trouver des relais de financement.  Pourquoi s’adresser au monde de l’entreprise privée ? Willie Sutton en son temps nous aurait très simplement répondu : "because that's where the money is."

Le deuxième intérêt est de nature technique. La société civile, au travers des associations, n'a pas toujours une grande expertise du domaine dans lequel elle souhaiterait intervenir. C’est pourquoi elle a besoin de l'assistance technique et de l'expertise d'une entreprise bien rodée. On constate d'ailleurs de véritables transferts de savoir issus de ces rapprochements entre société civile et entreprises, à l'origine de progrès considérables pour la lutte contre l'exclusion.

Il en est ainsi, par exemple, du nouveau partenariat ARES/Nortbert d'Entressangle qui a donné naissance au dispositif Log'Ins favorisant l'insertion de personnes en situation de handicap dans les activités de logistique. Ou du partenariat Emmaüs Défi/SFR pour une téléphonie solidaire à destination des sans-abris.  Ou encore du partenariat Voiture&Co/Renault/Total pour lutter contre l'exclusion des personnes ne disposant pas de véhicules motorisés. Il en existe bien entendu de nombreux autres, qui peuvent également faire intervenir les ONG, les pouvoirs publics ou encore les entreprises de médiation sociale telles que l'Union Nationale des PIMMS.

 

En définitive, on peut dire que le chemin vers la co-construction du bien commun vient de s'ouvrir, mais qu’il reste encore beaucoup à bâtir. C'est là l'avenir de "l'économie positive" qui, finalement, est plus qu'une économie de la réparation: elle est un nouveau paradigme de l'économie.

Amélie Vogel



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